Phorésie

Alain Lenoir mis à jour 07-Mar-2017

La phorésie (du grec -phoros, de pherô, « porter ») est un type d'interaction entre deux organismes où un individu (le phoronte) est transporté par un autre (l'hôte). Il s’agit d’une association libre (les sources de nourriture de l’un et l’autre partenaires étant indépendantes) et non destructrice (le transport en question n’occasionne pas de dommages physiologiques particuliers). L'espèce transportée est dite « phorétique » (Wikipedia).
Processus par lequel un animal (acariens, insectes, mollusques...) s'attache à un organisme pour émigrer d'un site à un autre (Futura-sciences.com).

J'ai observé de nombreux coléoptères phorétiques du genre Thorictus (Dermestidae) sur des fourmis Cataglyphis du Maroc ou du Burkina Faso. Ils sont presque tout le temps sur une antenne de la fourmi, accrochés avec leurs mandibules. Ces coléoptères sont myrmécophiles et ont la même odeur que leur hôte, ce qui est du mimétisme chimique (Chemical mimicry). Par ailleurs, ils ont peu d'hydrocarbures, ce qui les rend partiellement chimiquement invisibles (Chemical transparency) et explique la tolérance des fourmis hôtes. Pourtant le profil des Thorictus et de l'hôte Cataglyphis est légèrement différent, ce qui permet une reconnaissance dans la colonie. Les Thorictus passent la plupart de leur temps sur leur fourmi hôte qui n'essaie que très rarement de la rejeter, ils peuvent descendre pour se nourrir dans les débris du nid. Sur le sol ils peuvent présenter une réaction de thanatose : immobilité réflexe mimant la mort. Les Thorictus peuvent être adoptés en laboratoire par des fourmis avec un profil chimique proche comme d'autres Cataglyphis ou même des Camponotus, mais pas si le profil est trop différent comme celui des Formica selysi qui ont beaucoup d'alcènes (Lenoir et al 2013).

              

Transfert des Thorictus vers d'autres espèces comme des Camponotus herculeanus (à gauche) ou des Formica selysi (à droite) mais chez Formica il y a rejet au bout de quelques jours :                

Forel avait déjà décrit ces coléoptères en 1921 chez des Cataglyphis de Tunisie. Il dit que les pattes "du Thorictus sont trop courtes et la rapidité de la course est telle chez Cataglyphis qu'il serait impossible de les suivre sur le sable. Il n'est donc aps douteux que le Thorictus ne soit ainsi transporté lors des déménagements de Cataglyphis." "Parfois le Cataglyphis en porte un sur chacun de ses deux scapes." "Le scape de la fourmi est exactement enfermé entre l'échancrure épistomaire et les mandibules du Thorictus. Quelle splendide adaptation de la forme à l'instinct ! En effet, il existe plusieurs autres espèces de Thorictus vivant chez les fourmis (mais d'autres genres comme des Messor - AL), mais qui ne s'accrochent point à leur scape. Ceux-ci ont bien une échancrure au bord antérieur de l'épistome, mais elle est largement évasée et arrondie ; elle ne saurait encercler un scape" de fourmi. Wasmann (1898) aurait observé que "les Thorictus sucent, par le scape, le sang de leur fourmi, comme de petits vampires." et Forel se rallie à cette opinion mais ce n'est aps conifrmé par Bank (1927). Nous n'avons pas observé de traces de blessures sur le scape des fourmis porteuses de Thorictus, donc sans doute Wasmann a extrapolé...       

Un autre myrmécophile phorétique : Nymphister kronaueri (Histeridae) :
"Engagés dans une étude de la biodiversité dans une forêt du Costa Rica, Christoph von Beeren et Alexey Yischechkin, de l''université technique de Darmstadt (Allemagne), se sont penchés sur des colonies de fourmis légionnaires du genre Eciton (Hym. Dorylinés). Leur recherche portait notamment sur les petits animaux qui vivent aux dépens des fourmis, dont on connaît plusieurs centaines d'espèces (chez E. burchellii). Et ils ont fait une belle découverte.
Certaines ouvrières d'
E. mexicanum en train de déménager d'un nid vers un nouveau site, regardées de profil, montrent deux abdomens superposés, de même couleur et texture de tégument. On ne voit rien vu du dessus. En fait, l'« abdomen » surnuméraire (inférieur) est un Coléoptère Histéridé, Nymphister kronaueri. espèce nouvelle pour la science. Bien accroché par ses mandibules entre le pétiole et le postpétiole de son hôte, choisi de taille moyenne, sans doute protégé par sa ressemblance, notre auto-stoppeur se fait transporter gratuitement (pour autant qu'on sache) sans se fatiguer.
Ce cas de phorésie n'est certainement pas unique et pourrait être répandu chez d'autres fourmis légionnaires,. Il reste à les étudier."
Voir Epingle 1134 Deux abdomens.

Illustrations : Daniel Kronauer et Munetoshi Maruyam

Voir
- Lenoir, A., J. Háva, A. Hefetz, A. Dahbi, X. Cerdá and R. Boulay (2013). Chemical integration of
Thorictus myrmecophilous beetles into Cataglyphis ant nests. Biochemical Systematics and Ecology 51: 335-342. 10.1016/j.bse.2013.10.002. Pdf

- Forel, A. (1874). Fourmis de la Suisse, H. Georg. p. 100-103
- von Beeren, C. and A. K. Tishechkin (2017). Nymphister kronaueri von Beeren & Tishechkin sp. nov., an army ant-associated beetle species (Coleoptera: Histeridae: Haeteriinae) with an exceptional mechanism of phoresy. BMC Zoology 2(1): 3. 10.1186/s40850-016-0010-x. 
Article source (gratuit, en anglais)
- Wasmann, E. (1898). Thorictus Foreli als Ectoparasit der Ameisenfühler. Zool. Anz. 21: 435-436.