La
maîtresse de jade, de Catherine Lim (Belfond, 2000)
Le jeu des enfants
Les enfants voulaient glisser des fourmis dans le pantalon de
Face de Crachat pendant son sommeil. C'était l'enfant Han qui en avait eu l'idée alors
que Face de Crachat promenait sur son dos le jeune maître Wu et qu'elle attendait son
tour. Avant cela, les enfants l'avaient réquisitionné pour les faire tournoyer en les
tenant par les bras, pour récupérer un cerf-volant dans un arbre, pour mimer le monstre
qu'ils tuaient avec une épée. Une fourmi était entrée dans sa chemise. Lui à qui l'on
faisait couramment appel pour éliminer les cafards et les rats morts, et tuer les iguanes
ou les serpents qui s'introduisaient dans la maison, avait poussé des cris et s'était
tortillé à cause dune fourmi, peut-être afin d'amuser les enfants. Ils
éclatèrent de rire et il rit avec eux, car son plus grand plaisir était d'être en leur
compagnie et de les divertir, surtout la petite fille. Quelque part dans l'obscurité de
son esprit brillait le souvenir d'une délicieuse petite fée qui était entrée dans sa
vie et l'avait illuminée. Il aurait fait n'importe quoi pour elle.
Le jeune maître Wu penchait pour les fourmis noires géantes qu'on trouvait en abondance
dans les branches du ramboutan derrière la maison ; l'enfant Han préférait les fourmis
rouges, plus petites mais beaucoup plus féroces, tout aussi nombreuses sous les rondins
humides, à côté de la cabane en bois.
Ils se décidèrent pour les fourmis rouges.
C'était un plan qui exigeait une préparation minutieuse et beaucoup d'astuce pour
échapper aux yeux inquisiteurs des adultes. La partie la plus délicate consistait à
capturer les fourmis et à les conserver dans une boîte d'allumettes. L'enfant Han devait
prendre en main toute l'opération ; le jeune maître Wu aurait la responsabilité de se
procurer la boîte d'allumettes, qui devait être très grosse, comme le stipula Han, afin
qu'on pût y loger au moins vingt guerrières, sélectionnées pour livrer bataille à
l'intérieur du pantalon de Face de Crachat. La division du travail était indispensable.
Elle était basée sur une évaluation précise des risques potentiels : si le jeune
maître était piqué par une fourmi rouge, cela provoquerait la fureur de la servante Lan
et de la maîtresse, et inter dirait sûrement toute entreprise commune dans le futur ;
tandis que l'enfant Han pouvait être piquée par toutes les fourmis du monde, cela
n'aurait pas la moindre conséquence.
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Enfin ils furent prêts. Han s'arrêta à quelque distance de la cabane et ouvrit
lentement la boîte d'allumettes que Wu avait dérobée dans une des chambres, à
l'étage. Wu voulait voir les fourmis avant qu'elles ne soient relâchées pour accomplir
leur oeuvre. Han, à l'aide de brindilles et de feuilles, avait réussi à les déloger
sous les rondins et à les faire entrer dans la boîte. Elle n avait été piquée que
trois fois et montra fièrement à Wu les marques sur son avant-bras et son pied. Elle
déclara qu'elle savait qui étaient les coupables et proposa de les lui faire voir.
« Hé ! elles essaient de s'échapper ! Referme la boîte.
- Tu as vu les énormes, là ? Ce sont elles qui m'ont piquée
- Je t'ai dit de refermer la boîte elles vont sortir
- D'accord. Mais tu as vu les énormes ? Tu imagines tes vingt s'attaquant au zizi de Face
de Crachat »
Dans leur enthousiasme, les enfants exécutèrent une fois de plus leur petite
danse primitive. La boîte tomba par terre et fut aussitôt ramassée. Wu voulait la tenir
un moment. Wu se mit à la secouer près de son oreille, pour écouter si un bruit en
sortait.
«Arrête ! Tu vas les étourdir. Elles ne seront plus capables de piquer
Face de Crachat »
Ils furent ravis de trouver leur victime endormie. Et encore plus ravis de
constater que l'homme dormait en position assise, appuyé contre une paroi de la cabane,
les genoux obligeamment repliés, si bien que les jambes de son short offraient une
ouverture tout à fait commode. De plus, il ne portait pas de slip et l'un de ses
testicules était bien visible. L'enfant Han le montra du doigt à Wu ; tous deux
pouffèrent de rire.
Han estimait que le fait d'avoir attrapé les fourmis - la
partie la plus délicate de l'opération - lui donnait le droit de réaliser la phase la
plus agréable, et elle s'apprêtait à ramper vers Face de Crachat avec la boîte
d'allumettes, quand Wu décida soudain de revendiquer sa part des réjouissances. Les deux
enfants se disputèrent jusqu'au moment où ils virent avec inquiétude Face de Crachat
commencer à bouger, ce qui les obligea à trouver un accord et à se partager le travail.
Wu viderait la boîte dans l'ouverture du short, et Han surveillerait les fuyardes et les
remettrait dans le droit chemin ; la force de travail serait ainsi entièrement
mobilisée.
Tremblants d'excitation, ils s'avancèrent vers le dormeur. Face de Crachat avait
étendu une jambe sur le sol mais gardait l'autre en position adéquate. Wu s'approcha
avec mille précautions ouvrit la boîte d'allumettes et en vida tout le contenu dans
l'ouverture du short. Comme prévu, quelques fourmis s'égarèrent, mais Han les fit
adroitement rentrer en secouant le tissu. Puis elle et Wu s'éloignèrent à pas de loup,
un doigt sur les lèvres, et se cachèrent derrière un baril d'huile abandonné pour
attendre le résultat.
Face de Crachat continuait à dormir paisiblement. Il bougea un peu, à une ou
deux reprises, et les enfants se poussèrent du coude, pleins d'espoir. Mais rien ne se
produisit. Ils allaient partir, pensant que les fourmis avaient réussi à s'échapper,
quand Face de Crachat se leva d'un bond en poussant un rugissement. Il jeta autour de lui
des regards ahuris et palpa différentes parties de son corps pour détecter l'origine de
la douleur. Puis son attention se concentra sur Sa fesse gauche, qu'il se mît à taper
vigoureusement. Il tapa aussi sur sa fesse droite, avant d'avoir l'idée de s'asseoir sur
le sol et d'effectuer avec son derrière de cocasses mouvements circulaires. Soudain, il
rugît à nouveau et porta la main à ses parties génitales, ce qui indiquait une
progression des attaquantes. Commençant à avoir une notion précise de la cause de son
malheur, Face de Crachat glissa la main dans son short, tâtonna et poussa des cris en
retirant Sa main, à laquelle s'accrochaient trois féroces fourmis géantes. Il se mit à
sautiller sur place, tantôt se tordant les mains, tantôt les portant à son pauvre
membre assiégé. Les sautillements de Face de Crachat avaient cette vertu rare de pouvoir
faire éclater de rire l'enfant le plus sérieux toutes les parties de son corps, tous les
traits de son visage participaient à ces incroyables grimaces et contorsions, auprès
desquelles la danse de guerre la plus frénétique n'était rien. Han et Wu, abandonnant
toute discrétion, sortirent de leur cachette et se roulèrent par terre, complètement
hilares.
Han s'essuya les yeux.
«Tu crois qu'il pourra encore faire pipi ? » dit-elle.
(p. 77-78)
et plus loin (p. 105) la chanson de Han à propos de la servante
Choyin :
Loiseau regarde
Labeille frémit
Les fourmis languissent
Après la fleur de Choyin
Après la fleur puante de Choyin
Et enfin la fourmi qui sattaque au mort que lon
haïssait (p. 129)
« Ils observaient le Révérend, couché dans son cercueil. Il était affreusement gonflé il avait doublé de volume et il était bien mort, car dénormes fourmis noires grouillaient dans ses yeux et sa bouche. Il ne pouvait plus faire de mal à personne. Mais le Dieu Ciel les pressait toujours de courir. »