Fourmis et acacias

Mis à jour le 18-Avr-2017

                                               

Fig. 1                                                           Fig. 2                                                              Fig. 3

"L'acacia a besoin de défenseurs, soit contre les herbivores que ses épines n'effraient pas, soit contre les plantes qui viennent pousser trop près de lui. Défenseur, c'est donc le rôle que les fourmis ont endossé en échange du vivre et du couvert. Le vivre est constitué par du nectar sucré et de minuscules nodosités riches en protéines et en lipides tandis que le couvert se matérialise par les épines creuses où les insectes installent leurs colonies (Fig. 1). Pour leur part, les fourmis attaquent impitoyablement les herbivores qui veulent se nourrir de la plante et sont d'une efficacité si redoutable qu'en Afrique, même les éléphants se détournent d'une espèce d'acacia tant ils craignent les morsures des fourmis qui la protègent !" (Barthélémy 2013).

Dans la savane africaine des fourmis du genre Crematomyrmex (trois espèces) ou Tetraponera penzigi vivent dans les épines d'acacias (Fig. 1) où elles défendent les arbres contre les défoliateurs, en particulier contre les éléphants (Fig.2). Si on enlève les fourmis, l'arbre est très vite défolié et va en mourir (Fig.3). Si on transplante les fourmis sur un arbre où elles ne vivent pas normalement, cet arbre sera évité par les éléphants (Le Monde 4 sept 2010) d'après Goheen et Palmer 2010. Les fourmis adaptent leur rythme de sortie pour ne pas perturber les pollinisateurs et si les fourmis se montrent trop zélées, les jeunes fleurs en attente de pollen émettent un cocktail odorant répulsif spécial anti-fourmi. Le système est efficace : la fourmi, perturbée et l'abdomen soudain dressé en l'air, s'éloigne sans demander son reste (La Recherche 1997, Willmer et Stone 1997).

En Amérique centrale, l'acacia corne de bœuf (Acacia cornigera) a pour hôte la fourmi Pseudomyrmex ferrugineus. Adulte, elle ne sécrète quasiment pas d'invertase, une enzyme qui dégrade le saccharose en glucose et fructose assimilées aisément par l'organisme. L'acacia au contraire synthétise l'invertase. Son nectar contient donc du fructose et du glucose, pour alimenter les fourmis. Cependant, les larves de Pseudomyrmex fabriquent de l'invertase mais perdent cette capacité après l'émergence. Cela est du à une enzyme, la chitinase, du nectar de l'arbre qui inhibe la sécrétion d'invertase chez la fourmi adulte. Les fourmis sont donc dépendantes de l'arbre, une forme d'esclavage selon Barthélémy (Bartélémy 2013) ou "le nectar qui rend accro" selon Bouyssou (2017).

On vient aussi de découvrir que les fourmis influencent la flore bactérienne sur les feuilles de l'acacia. En absence de la fourmi Pseudomyrmex hindsii les feuilles sont plus attaquées par des pathogènes et présentent donc plus de dommages comme des trous ou des zones sombres. C'est aussi le cas si l'arbre est colonisé par une fourmi parasite Pseudomyrmex gracilis (on parle de parasite car la fourmi ne défend pas l'arbre contre les prédateurs). Ce fait est lié à des modifications de la flore bactérienne des feuilles. On a donc un effet indirect (González-Teuber et al 2014).

Les acacias nous étonnent encore plus : ils sont capables de communiquer entre eux quand ils sont attaqués. En 1999, en Afrique du Sud, les antilopes koudous étaient trop nombreuses et 3000 d'entre elles ont été tuées après avoir consommé des feuilles d'acacia trop riches en tanins toxiques produits par les arbres. Les arbres sont aussi capables de prévenir les voisins de l'attaque en émettant de l'éthylène (Rahmani 2016). Libération du 22 mars 2003 n'hésite pas à parler de "cri de l'acacia" et "d'acacia tueur en série" (Fèvre 2003). Pourtant cette version est contestée par divers chercheurs qui disent que cela n'a jamais été confirmé par une étude sérieuse (Chauveau 2017). En fait, les arbres sont de manière générale capables de communiquer avec leurs congénères (Schaub 2017). Voir Communication entre plantes

- Anonyme (2010). Quand les fourmis défendent les acacias contre les éléphants. Le Monde 4 septembre 2010.  Pdf
- Barthélémy, P. (2013) Comment un arbre mène des fourmis à l’esclavage. Passeurs de sciences, 20 novembre 2013, http://passeurdesciences.blog.lemonde.fr/2013/11/20/comment-un-arbre-mene-des-fourmis-a-lesclavage/
Pdf
- Bouyssou, L. (2017). Le nectar qui rend accro. Sciences et Avenir Hors Série avril-mai 2017: p. 53. Pdf
- Chauveau, L. (2017). L'acacia, tueur en série ? Science et Avenir HS avril-mai 2017: p. 66. Pdf
- Goheen, J. R. and T. M. Palmer (2010). Defensive plant-ants stabilize megaherbivore-driven landscape change in an African savanna. Current Biology 20: 1-5.
- González-Teuber, M., M. Kaltenpoth and W. Boland (2014). Mutualistic ants as an indirect defence against leaf pathogens. The New Phytologist 202(2): 640-650.
- Fèvre, A.-M. (2003) L'acacia, tueur en série. 22 mars 2003, p. www.liberation.fr/medias/2003/03/22/l-acacia-tueur-en-serie_459326.
- La Recherche (1997) Acacias sous haute protection. La recherche, n° 301, septembre 1997.
- Rahmani, S. (2016). Les plantes. Ces grandes communicantes. Le Monde Science et Médecine Mercredi 2 mars 2016. p. 4-5. Pdf
- Schaub, C. (2017). "Les arbres ne voteraient pas à droite". Interview de Peter Wohlleben sur "La vie secrète des arbres" (Les Arènes 2017). Libération Jeudi 16 mars 2017. p. 26-27.
- Willmer, P. G. and G. N. Stone (1997). How aggressive ant-guards assist seed-set in Acacia flowers. Nature 388: 165-167.