Allomerus, des fourmis tortionnaires

Mis à jour le 07-Sep-2016

Des fourmis qui ont inventé une stratégie efficace pour capturer des proies en forêt tropicale, associant une plante ( Hirtella physophora) et un champignon. Un bel article dans Nature.

          

Arboreal ants build traps to capture prey. Tiny ants construct an elaborate ambush to immobilize and kill much larger insects, par Alain Dejean, Pascal Jean Solano, Julien Ayroles, Bruno Corbara and Jérôme Orivel. Nature 434, p. 973 (2005).

De nombreux articles de presse ont accompagné cet article :

    Dessin du New York Time


Quand les fourmis pratiquent l'écartèlement  - PARIS (AFP) 20 Avril 2005

Une espèce de fourmi arboricole amazonienne construit des pièges ingénieux pour attraper ses proies, qu'elle écartèle de la même façon que l'on torturait les malfaiteurs au Moyen Age, avant de la tuer, relate jeudi une équipe de chercheurs dans la revue Nature.

La minuscule "Allomerus decemarticulatus" est particulièrement inventive pour se saisir d'insectes bien plus gros qu'elle. Elle construit d'abord une chausse-trape en coupant les poils d'un bout de tige de la plante sur laquelle elle vit, en prenant soin d'en laisser quelques-uns.

Se servant de ces derniers comme de piliers, elle construit un toit en entrecroisant les poils coupés et en renforçant le tout avec un champignon qu'elle cultive tout spécialement à cet effet. Elle prend soin de laisser dans cette couverture des trous un peu plus larges que sa tête.

La construction terminée, de nombreuses fourmis se placent en embuscade dans ce tunnel, tête tournée vers les trous, mandibules ouvertes, raconte Jérôme Orivel, de l'Université Toulouse-III, et ses collègues. Dès qu'un insecte se pose sur le piège, il est saisi par les pattes, les antennes et les ailes par les fourmis qui tirent dans des directions opposées pour l'écarteler et l'amener à coller son abdomen contre le toit de la galerie.

Il est alors piqué par des hordes d'"Allomerus decemarticulatus". Une fois morte, la proie est tirée jusqu'à une feuille où elle est découpée pour être consommée.

"A notre connaissance, la création collective d'un piège en tant que stratégie de prédation n'a jamais été décrite chez les fourmis", écrivent les chercheurs en soulignant l'association de la plante (avec ses poils), de la fourmi et du champignon, qui n'est présent sur la plante qu'aux endroits où vit "A. decemarticulatus".

© 2005 AFP : Tous droits réservés.


Une fourmi tisseuse de pièges. Le figaro 21 avril 2005

La forêt amazonienne est pleine de fourmis. Si on les mettait toutes sur une balance, elles pèseraient plus lourd que n'importe quel autre animal. Plus lourd que les singes, les serpents ou les agoutis, selon les estimations du célèbre biologiste américain Edward O. Wilson. Ce n'est pas pour cette raison que les études consacrées aux fourmis sont si nombreuses dans les revues scientifiques. Cela vient du fait qu'elles ont développé des stratégies de vie tout à fait étonnantes. Dernier exemple en date : Allomerus decemarticulatus, une espèce arboricole qui ne dépasse pas deux millimètres.

Cette minuscule fourmi est casanière. Ses colonies se trouvent toujours sur la même et unique espèce d'arbuste. C'est là qu'elles construisent des pièges pour attraper leurs proies (sauterelles, chenilles, coléoptères), souvent dix fois plus grosses qu'elles.

La stratégie est aujourd'hui bien réglée. Les fourmis arrachent des poils qui poussent sur les tiges des feuilles de l'arbre. Elles les enchevêtrent et en font un petit tas qu'elles perforent de galeries comme un gruyère. Vue d'en haut, l'entrée de chacun de ses trous a la forme d'un nid d'oiseau. Dernier raffinement, le nid est solidifié par une culture de champignon, ce dernier faisant office de liant, de ciment.

Quand le piège est achevé, les fourmis rentrent dans les trous à reculons. Dès qu'un intrus se pose sur ce bourgeon apparemment inoffensif, elles bondissent et s'en saisissent avec leurs pinces. Elles ne le lâchent plus jusqu'à l'arrivée de leurs congénères pour piquer et empoisonner leur victime. La proie, qui peut mesurer jusqu'à 2 centimètres, est glissée de trous en trous. Destination finale : les poches de feuilles où la colonie la débite en morceaux avant de les distribuer aux jeunes larves.

«Le système fourmi-arbuste-champignon est très sophistiqué», reconnaît Jérôme Orivel (université Toulouse-III/CNRS). La façon dont il s'est mis en place à travers le temps reste un mystère.

Y. M.