Trophallaxie

Alain Lenoir mis à jour  04-Sep-2017       

La trophallaxie est un comportement très important chez les fourmis. Il s'agit d'un transfert de liquide bouche à bouche (du "vomi") entre individus par régurgitation depuis le jabot pour disséminer la nourriture dans la colonie. 

               Trophallaxie chez Cataglyphis niger (photo A. Hefetz)

ou des Polyrachis

La trophallaxie est possible parce qu'il y a dans le tube digestif une poche spéciale appelée jabot social; 2 sur le schéma, juste avant la partie digestive (gésier 3). On peut voir aussi le jabot plein de miel rouge chez une Camponotus figure D (mg = midgut, gésier)

    

On peut parler de "vomi" de fourmis      selon Audrey Dussutour :

La trophallaxie s'accompagne de battements antennaires (3 à 6 battements par seconde) que j'ai étudiés il y a déjà longtemps sur Myrmica rubra :

pour voir des vidéos de battements antennaires pendant les trophallaxies : Antennes et communication antennaire entre fourmis

Autres photos de trophallaxies (baisers) :         

Dans les colonies il y a des échanges entre fourmis et myrmécophiles :

Et aussi dans des colonies mixtes comme celles réalisées par Christine Errard : 

Les trophallaxies ne sont pas simplement un transfert de nourriture. En effet on observe souvent des trophallaxies interminables avec une grosse goutte de liquide entre les deux partenaires comme sur cette photo de Formica :  

Les trophallaxies permettent l’homogénéisation de l’odeur coloniale chez Cataglyphis iberica (Dahbi et al. 1999) et Camponotus fellah (Boulay et al 1998, 1999) sans doute par échange de susbtances de la glande postpharyngienne où s'accumulent les hydrocarbures. Elles facilitent l’immunité sociale chez Camponotus pensylvanicus (Hamilton et al. 2011). Chez Camponotus vagus il existe de nombreuses trophallaxies indépendamment de l’état de faim, elles auraient donc un rôle dans le maintien de l'intégration sociale (Kanizsai et al. 2014). Les auteurs émettent aussi l'hypothèse d'un échange d'hydrocarbures.

Dessin de Ewa Godzinska sur les échanges d'odeurs :

Adriana LeBoeuf et collaborateurs chez Laurent Keller à Lausanne ont analysé la composition chimique du liquide échangé lors des trophallaxies chez Camponotus floridanus. Ils ont montré qu'il contient de nombreuses substances en analyzant 64 microARN et plus de 50 protéines. Ils ont trouvé des protéines alimentaires bien sûr mais aussi des régulateurs de croissance, du développement et de la maturation comportementale, 49 hydrocarbures comme ceux de la cuticule, et de l'hormone juvénile (JH) (LeBoeuf et al 2016, signalé par Nature 2016, voir Lacoste 2016, Charpentier 2016, Swissinfo 2017). La présence d'hydrocarbures échangés confirme les travaux de Dahbi (et al 1999) et la théorie de la gestalt, même si le profil est différent de celui porté par la cuticule des membres de la colonie. La découverte de JH est très importante. Des ouvrières supplémentées en hormone juvénile ont ainsi produit, après avoir nourri des larves, des individus moins fragiles et de plus grande taille.Tout ceci indique que les trophallaxies ont un rôle fondamental dans la vie de la colonie de fourmis. On n'a pas encore envisagé le rôle "affectif" des échanges antennaires avec l'aspect tactile. On sait que le toucher est important chez les mammifères sociaux, par exemple chez les chimpanzés où l’épouillage n’est pas simplement sanitaire mai un stimulant tactile facilitateur des relations sociales (Sirigu 2016). Mais on n'hésite plus à parler de "baiser" entre fourmis (Charpentier 2016, Lacoste 2016).

Antkiss :            

Une nouvelle technique d’observation avec fluorescence permet d’identifier les fourmis comme un bar-code et de mesurer le contenu de leur jabot pour mesurer les flux dans la colonie de Camponotus (Greenwald et al. 2015). Les fourrageuses ont beaucoup plus de trophallaxies que les non-fourrageuses, mais de manière surprenante elles reçoivent aussi beaucoup de la part des non-fourrageuses ce qui confirme une nouvelle fois le rôle des trophallaxies dans la complexité des échanges et le maintien de la gestalt.

Toutes les fourmis ne trophallaxent pas, c'est le cas des Aphaenogaster senilis où la mise en place de la gestalt après l'éclosion imaginale est plus lente que chez des fourmis qui trophallaxent comme Camponotus fellah (Lenoir et al 2001).

Pseudo-trophallaxies chez les ponérines.
Chez ces fourmis des gouttelettes peuvent être transportées entre les mandibules et ensuite les autres ouvrières vont la lécher. Chez Platythyrea conradti le nectar est coincé sous la tête et le thorax.

Trophallaxie chez d'autres animaux ? C'est rare, elle existe aussi chez les chauve-souris (Wilkinson 1990). Chez l'humain, le baiser n'est pas une trophallaxie, mais il y a des passages de substances : en 10 secondes les partenaires échangent 80 millions de bactéries (Le Monde 2014).

La trophallaxie intéresse les modélisateurs comme exemple d'interactions au hasard entre agents informatiques. Un article où je n'ai évidemment rien compris (Grawer et al 2016).

Voir
- Boulay, R. and A. Lenoir (1998). Influence de l'isolement social chez la fourmi
Camponotus fellah (Hymenoptera: Formicidae). Actes Coll.Insectes Soc. 11: 33-35.
- Boulay, R., V. Soroker, E. J. Godziñska, A. Hefetz and A. Lenoir (2000). Octopamine reverses the isolation-induce increase in trophallaxis in the carpenter ant
Camponotus fellah. J. Exp. Biol. 203: 513-520. Pdf
- Charpentier, J. (2016) Le « baiser » des fourmis pourrait être une forme cachée de communication. Actualite.housseniawriting.com, 30 novembre 2016, https://actualite.housseniawriting.com/science/2016/11/30/le-baiser-des-fourmis-pourrait-etre-une-forme-cachee-de-communication/19517/ Pdf
- Dahbi, A., A. Hefetz, X. Cerdá and A. Lenoir (1999). Trophallaxis mediates uniformity of colonial odor in
Cataglyphis iberica ants (Hymenoptera, Formicidae). Journal of Insect Behavior 12: 559-567. Pdf
- Fraval, A. (2016). Bouche à bouche. Opie-insectes 1121, http://www7.inra.fr/opie-insectes/epingle16.htm. Pdf
- Lacoste, J. (2016) La trophallaxie, ou comment les fourmis communiquent en "s’embrassant". sciencesetavenir.fr, 14 décembre 2016, p. http://www.sciencesetavenir.fr/animaux/insectes/la-trophallaxie-ou-comment-les-fourmis-communiquent-en-s-embrassant_108736 Pdf
- Le Monde (2014). 80 millions de bactéries. 19 novembre. Pdf
- Lenoir A., Hefetz A., Simon T., Soroker V. (2001) – Comparative dynamics of gestalt odour formation in two ant species
Camoponotus fellah and Aphaenogaster senilis (Hymenoptera: Formicidae). Physiological Entomology, 26, 275-283. Pdf
- Sirigu, A. (2016). Toucher l'autre, c'est tout bénéfice. Le Monde Science et Médecine Mercredi 20 janvier. p. 1. Pdf
- Swissinfo (2017) Lausanne: les fourmis communiquent par la salive. Swissinfo.ch, 10 janvier 2017, p. http://www.swissinfo.ch/fre/lausanne--les-fourmis-communiquent-par-la-salive/42825426. Pdf


- Greenwald, E., E. Segre and O. Feinerman (2015). Ant trophallactic networks: simultaneous measurement of interaction patterns and food dissemination. Scientific Reports 5:12496. DOI: 10.1038/srep12496
- Grawer, J., H. Ronellentsch, M. G. Mazza and E. Katifori (2016). A trophallaxis inspired model for distributed transport between randomly interacting agents. physics.bio-ph 20 Jul 2016, arXiv:1607.06055v1.
- Hamilton, C., B. T. Lejeune and R. B. Rosengaus (2011). Trophallaxis and prophyllaxis: social immunity in the carpenter ant Camponotus pennsylvanicus. Biology letters 7: 89-92.
- LeBoeuf, A. C., P. Waridel, C. S. Brent, A. N. Gonc¸alves, L. Menin, D. Ortiz, O. Riba-Grognuz, A. Koto, Z. G. Soares, E. Privman, et al. (2016). Oral transfer of chemical cues, growth proteins and hormones in social insects. eLife 5: e20375. 10.7554/eLife.20375 (libre de droits).
- Nature (2016). Animal behaviour: Ants 'talk' by swapping spit. Nature 540(7633): 319-319. 10.1038/540319b
- Wilkinson, G. S. (1990). Scientific American 262: 76.