Fourmis et biodiversité

Alain Lenoir mis à jour 19-Sep-2017

L’année 2010 a été consacrée Année de la Biodiversité. La notion de biodiversité a été inventée par Edward Wilson, le célèbre myrmécologue. En France Robert Barbault (1943-2013) en a été un farouche défenseur. Pourtant la véritable biodiversité est sans doute à chercher du côté des forêts tropicales [(Basset et al. 2012), voir aussi le film « Il était une forêt » (Jacquet 2013)], des abysses et du côté des organismes inférieurs comme les invertébrés (un million d’insectes (Vincent 2012)) ou encore les bactéries (environ 10 milliards de micro-organismes par gramme de sol (Mulot 2012). Près de 18 000 espèces nouvelles d’organismes ont été découvertes en 2011 (Joly 2012). La biodiversité est stupéfiante dans les sols où les fourmis représentent seulement un peu plus de 15 000 espèces dont 80% sont déjà connues, alors qu'il y a des dizaines de milliers d'espèces d'acariens, de nématodes, de protozoaires et encore des millions de bactéries et de champignons à découvrir (Sciama 2017). Voir le superbe travail de la commission européenne "Atlas européen de la biodiversité du sol" avec deux pages sur les fourmis (Jeffrey et al 2013, p. 115-6). On insiste beaucoup actuellement sur les interdépendances entre toutes les espèces d'un écosystème où chacun a sa place. On va même encore plus loin avec la proposition de James Lovelock qui considère que notre planète est le plus grand organisme du système solaire et va l'appeler Gaia. Tous les organismes sont non seulement interdépendants mais interagissent aussi avec la terre (Chauveau 2017).

Diminution de la biodiversité
Elle est considérable selon tous les experts. On est devant la sixième extinction des espèces (Garric 2016). Les forêts tropicales sont les plus menacées avec la déforestation, par exemple en Indonésie pour cultiver les palmiers à huile ou au Brésil pour le soja transgénique (voir des Atta portant des badges demandant à Angela Merkel d'intervenir pour stopper cette hémoragie). 

Les populations de vertébrés ont chuté de 58% entre 1970 et 2012 selon une étude publiée par le WWF. Tous les travaux confirment ce recul à la fois en termes de populations qui déclinent et d'étendue (Garric 2017c). C'est encore plus valable pour les insectes dont le déclin massif menace l'agriculture (Foucart 2014). En Allemagne on a estimé à 80-90% la perte de la quantité d’insectes piégés en forêt entre 1989 et 2013. Les vers-luisants semblent être affectés de manière considérable (Vogel 2017). D'ailleurs il suffit de regarder le pare-brise et la calandre des voitures pour constater qu'ils restent propres (signalé aussi par Martin van Lexmond (dans Foucart 2014). Pourtant cette année en juin 2017, il y a eu une explosion des insectes volants comme ont pu en témoigner les chasseurs de papillons de nuit, et j'ai même vu des vers-luisants.

  Dispartion des vers-luisants :  


Les milieux d'eau douce sont très affectés, 38% pour les espèces terrestres. Les singes pourraient disparaître dans ce siècle (Garric 2017a). Chez les invertébrés, les insectes pollinisateurs comme les abeilles solitaires ou les bourdons sont menacés. Le bourdon Bombus affinis en voie de disparition aux USA vient d'être classé comme animal à protéger par Barack Obama en janvier 2017 (Foucart 2017). Même le bruit émis par les humains perturbe les écosystèmes et peut mettre en danger des espèces protégées comme des oiseaux ou des batraciens (Garric 2017b).

On estime que les araignées sont les principaux prédateurs d'insectes dans le monde, cela pourrait être 400-800 millions de tonnes par an (poids frais) ! Soit 1/1000 de la production biotique primaire. En forêt tropicale on a 17.3 g /m2/an, dans nos régions cela tombe à 3.6 mais en zone de monoculture à 0.25 car les araignées n'ont pas le temps de se réinstaller (Nyffeler et Birkhofer 2017). Je crois surtout qu'en monoculture il n'y a plus d'insectes !

Biodiversité des fourmis
Pheidole drogon a été classée dans le Top 10 des nouvelles espèces découvertes en 2017 (Le Monde du 24 mai 2017). C'est la mode de donner des noms marquants, par exemple une crevette qui s'appelle "Pink Flyod" parce qu'elle émet des clics avec ses pinces.
Diverses fourmis parasites rares peuvent être considérées comme fragiles et en danger si leurs hôtes sont en diminution. C'est sans doute le cas de Formicoxenus nitidulus parasite des Formica du groupe rufa (Harkonen et Sorvari 2017).

Fourmis comme bioindicateurs
- Les forêts tropicale humides (FTH) sont fondamentales pour la biodiversité (Gibson et al. 2011; Sender 2011– voir les études en Guyane de Marot 2011). La déforestation de la forêt amazonienne est dramatique, « Il faut un effort de guerre pour reboiser l’Amazonie » selon Antonio Donato Nobre (Bourcier 2014). Dans ces zones tropicales les fourmis sont de bons indicateurs de modifications environnementales dans la forêt comme cela a été vérifié en Equateur (Tiede et al 2017). Pour cela on utilise des pots-pièges (pitfalls) ou des systèmes Winkler (extraction à partir de prélèvement de terre) (revue de Donoso 2017). En Amazonie les fourmis sont de bons indicateurs de la fragmentation (Carvalho and Vasconcelos 1999).

- Dans certains milieux en danger comme les tourbières on utilise les fourmis et les carabes comme bioindicateurs de l'état du milieu, par exemple en Croatie (Brigic et al 2017).

- Les fourmis sont utilisées comme indicateurs après les feux de forêts en Australie (Beaumont et al. 2012), de l'
état des forêts et de la fragmentation dans la région de Barcelone en utilisant fourmi d’Argentine, Lasius neglectus et des espèces parasites (Bernal and Espadaler 2013). Elles sont de bons indicateurs de l’état des pinèdes cultivées en Espagne centrale : il faut 8 ans après une coupe pour retrouver un bon équilibre (Gómez and Abril 2011). Dans la Crau, après la rupture d'un oléoduc, des reines de Messor ont été réintroduites pour faciliter la recolonisation des graminées (Le Hir 2014) comme indiqué sur ce dessin de l'exposition Formis de Rennes :

- La diversité des fourmis est utlisée comme indicateur de l'état d'anciennes mines en Sardaigne (Satta et al. 2012).

Quelques citations :
- La réponse de certains à la disparition des pollinisateurs : "La disparition des insectes n'est pas un problème économique si l'on croit pouvoir développer des microdrones pour polliniser les cultures." De Antoinin Pottier, interview par Stéphane Foucart, Le Monde 3 décembre 2016, p. 6. Pdf - autre citation "La disparition des abeilles n'est d'ailleurs pas une si mauvaise nouvelle pour certains économistes puisqu'elle pourrait conduire au développement et à la commercialisation de solutions techniques de pollinisation" (Foucart 2017b)
- Selon le philosophe Baptiste Morizot (Vincent 2016) : "On a longtemps cru qu'il fallait exploiter plus efficacement la nature pour améliorer nos conditions de vie humaine; on commence à comprendre, que pour atteindre cet objectif, il faut apprendre à mieux cohabiter avec les autres créatures de la terre."
- "Les besoins d'une bactérie, d'une huître, d'une souris ou d'un être humain sont différents, mais dans la biosphère toutes ces espèces sont interdépendantes les unes des autres." (Ricard 2013, p. 195).
- « Ainsi, les pires atteintes à la biodiversité susceptibles de mettre en danger l’avenir de l’humanité ne viendront pas de l’extinction des tigres ou des gorilles, mais de la disparition de ces multitudes de micro-organismes qui sont des partenaires silencieux de notre évolution. La course à l’asepsie est devenue une ineptie anti-évolutionniste dont les maladies nosocomiales ne donnent qu’un petit aperçu. Réapprenons à vivre avec les micro-organismes ! » (Picq 2013).

- Fourmis, araignées, hémiptères et coléoptères sont de bons indicateurs de communautés mais c'est peu vendable : le directeur de projet SOS de l’IUCN déclare au Monde que les fourmis ne sont pas vendables « Vous en voyez une (équipe) se baptiser les fourmis du Cameroun ? » (Vincent 2012).

Voir
- Jeffery, S., C. Gardi, A. Jones, L. Montanarella, L. Marmo, L. Miko, K. Ritz, G. Peres, J. Rombke and W. H. van der Putten, Eds. (2013). Atlas européen de la biodiversité du sol. Commission européenne, Bureau des publications de l’Union européenne, Luxembourg. pages sur les fourmis
- Basset, Y., L. Cizek, P. Cuénoud, R. K. Didham, F. Guilhaumon, O. Missa, V. Novotny, F. Ødegaard, T. Roslin, J. Schmidl, et al. (2012). Arthropod Diversity in a Tropical Forest. Science 338(6113): 1481-1484. 10.1126/science.1226727
- Bernal, V. and X. Espadaler (2013). Invasive and socially parasitic ants are good bioindicators of habitat quality in Mediterranean forest remnants in northeast Spain. Ecol. Res. 28: 1011-1017.
- Bourcier, N. (2014). "Il faut un effort de guerre pour reboiser l'Amazonie" Le Monde Science & Médecine 26 novembre. p. 7.
- Brigic, A., J. Bujan, A. Alegro, V. Šegota and I. Ternjej (2017). Spatial distribution of insect indicator taxa as a basis for peat bog conservation planning. Ecological Indicators 80: 344-353. https://doi.org/10.1016/j.ecolind.2017.05.007
- Chauveau, L. (2017). Gaia. La terre, un être vivant ? Sciences et Avenir Hors Série juillet-août 2017: p. 33-39.
- Foucart, S. (2014). Le déclin massif des insectes menace l'agriculture. Le Monde 25 juin. p. 6. Pdf
- Foucart, S. (2017). Le premier président vert. Les années Obama 4/5. Le Monde 20 janvier 2017. p. 14.
- Foucart, S. (2017b). Croissance et aveuglement. Le Monde 17-18 septembre 2017. p. 29.
- Garric, A. (2016). La moitié des vertébrés ont disparu en quarante ans. Le Monde 28 octobre. p. 6.
- Garric, A. (2017a). Les singes pourraient disparaître d'ici 25 à 50 ans. Le Monde 20 janvier 2017. p. 6.
- Garric, A. (2017b). Le bruit humain menace les espèces protégées. Le Monde Samedi 6 mai 2017. p. 14. Pdf
- Garric, A. (2017c). L'extinction de masse des animaux s'accélère. Le Monde 12 juillet 2017. p. 8.
- Gibson, L., T. M. Lee, L. P. Koh, B. W. Brook, T. A. Gardner, J. Barlow, C. A. Peres, C. J. A. Bradshaw, W. F. Laurance, T. E. Lovejoy, et al. (2011). Primary forests are irreplaceable for sustaining tropical biodiversity. Nature 478(7369): 378-381.
- Gómez, C. and S. Abril (2011). Selective logging in public pine forests of the central Iberian Peninsula: Effects of the recovery process on ant assemblages. Forest Ecology and Management.
- Härkönen, S. K. and J. Sorvari (2017). Effect of host species, host nest density and nest size on the occurrence of the shining guest ant Formicoxenus nitidulus (Hymenoptera: Formicidae). Journal of Insect Conservation: 1-9. 10.1007/s10841-017-9986-y
- Jacquet, L. (2013). Il était une forêt. F. C. Bonne Pioche
- Joly, J. (2012). Près de 18000 espèces découvertes en 2011. Le Monde 3 janvier. p. 7.
- Le Hir, P. (2014). Moisson inédite dans la steppe de Crau. Le monde Science & Médecine 30 avril p. 3. Pdf
- Marot, L. (2011). En Guyane, une "forêt témoin" pour étudier biodiversité et climat. Le Monde 29 octobre. p. 3.
- Mulot, R. (2012). Les sols français en relative bonne santé. Sciences et Avenir Janvier: p. 28.
- Nyffeler, M. and K. Birkhofer (2017). An estimated 400–800 million tons of prey are annually killed by the global spider community. The Science of Nature 104(3): 30. 10.1007/s00114-017-1440-1. Libre de droits
- Picq, P. (2013). De Darwin à Lévy-Strauss. L’homme et la diversité en danger. Odile Jacob.
- Ricard, M. (2014). Plaidoyer pour l'altruisme, Pocket 2014 édition revue par l'auteur, Nil 2013. 1022p.
- Satta, A., M. Verdinelli, L. Ruiu, F. Buffa, S. Salis, A. Sassu and I. Floris (2012). Combination of beehive matrices analysis and ant biodiversity to study heavy metal pollution impact in a post-mining area (Sardinia, Italy). Environmental Science and Pollution Research 19(9): 3977-3988. 10.1007/s11356-012-0921-1
- Sciama, Y. (2017). Les sols regorgent d'une biodiversité stupéfiante. Science & Vie Janvier, n° 1192: p. 20-21.
- Sender, E. (2011). Biodiversité : Les forêts primaires en première ligne. Sciences et Avenir Décembre: p. 66-70.
- Tiede, Y., J. Schlautmann, D. A. Donoso, C. I. B. Wallis, J. Bendix, R. Brandl and N. Farwig (2017). Ants as indicators of environmental change and ecosystem processes. Ecological Indicators: in press. http://dx.doi.org/10.1016/j.ecolind.2017.01.029
- Vincent, C. (2012). Tigre ou ver de terre : qui vaut-il mieux protéger ? Le Monde 5-6 Février. p. 6.
- Vincent, C. (2013). Robert Barbault. Biologiste, défenseur de la biodiversité. Le Monde 18 décembre 2013. Pdf
- Vincent, C. (2016). Peace et Louves. Pour le philosophe Baptiste Morizot, l'homme doir créer des relations "diplomatiques" avec le loup plutôt que de le tuer. Le Monde Idées 25 juin 2016. p. 2.
- Vogel, G. (2017). Where have all the insects gone? Science 356(6338): 576-579. 10.1126/science.356.6338.576