LA FOURMI CHEZ LES ÉCRIVAINS

Mise à jour le 08-Sep-2017

René Barjavel / Dino Buzzati / Roland DubillardRikki Ducornet / Houellebecq / Kant / Jamaica KincaidCatherine Lim / Ludmila Oulitkaïa / Luis Sepúlveda / Tom Rob Smith/

Tom Rob Smith
1933, dans un village d'Ukraine il n'y a plus rien à manger " Au sein d'une communauté où les hommes adultes mâchaient de la terre en espérant tomber sur des fourmis ou des oeufs d'insectes.." Dans Enfant 44, de Tom Rob Smith, Pocket 2009, p. 10.

Ludmila Oulitkaïa
« Sage, sage est le monde des fourmis… » dit le peintre Robert Victorovitch dans Sonietchka de Ludmila Oulitskaïa (1996).

René Barjavel
Bénigne : une vieille femme qui a reçu la magie de Merlin pour l’aider dans sa vie
"Bénigne avait l'oreille très dure, qui n'entendait que ce qu'elle voulait bien, parfois même pas la tempête, mais parfois les pas des fourmis sur le mur."
Dans "L'enchanteur" de Barjavel, Ed Folio (1984), p. 435.

David Lodge
Dans le livre "Hors de l'abri", p.414 : à Heidelberg en Allemagne, dans les forces armées américaines en 1951.
"Tu veux des fourmis au chocolat ? Elle ramassa avec ses longues griffes les insectes enrobés de chocolat et les porta à sa bouche. Il y eut un léger craquement entre ses mâchoires tandis qu'elle mastiquait. Hum, c'est délicieux !"

Henri Michaux
Dans "Mes propriétés" il est question des Trèmes, « êtres mystérieux à tête semblable à celle de la sole, se basculant tout entiers pour manger, mangeurs de fourmis et autres raviots de cette taille ».
Michaux, à douze ans, organisait s'il faut l'en croire des combats de fourmis. La spécialité des Hacs, « ce sont les combats d'animaux. Tout animal qui a la moindre disposition au combat (et lequel n'en a ?), ils le mettent en observation, surveillent et expérimentent ses antipathies pour les centaines d'autres espèces qu'ils ont encagées à cette fin, jusqu'à ce qu'ils aient obtenu des réactions certaines et fixes ». Les fourmis ne quitteront pas Michaux, elles grouilleront dans ses écrits et ses dessins. « Nous sommes plus que jamais entourées de fourmis », écrit la jeune femme "D'un pays lointain".
(Écrivains de 1899 : Henri Michaux, Olivier Rolin, Le Monde du 27 août 1999)

Kant et les fourmis
Durant 40 ans, le philosophe enseigna aussi la géographie. Le texte de son cours vient d'être traduit. On y trouve de nombreux animaux "Au Congo, on voit des colonnes entières de grosses fourmis qui peuvent dévorer entièrement une vache ou un homme malade" (Roger-Paul Droit, Le Monde 5 février 1999, supplément).

Robert Guillain
A Dien Bien Phu avant la bataille "C'est une immense plaine... tous les troncs d'arbres sont rentrés sous terre dans les trosu où vivent les hommes, comme des fétus d epaille que les fourmis ramènent dans le secret de leurs galeries." (Robert Guillain, 14-15 février 1954, dans Le Monde, 31 décembre 1998).

JJ Le Garrec
21 août 2000, 44e jour
Les fourmis (elles sont assez grosses ici), si elles vous montent dessus et que vous les tuez, elles ne peuvent pas prévenir leurs copines du danger, et si vous ne faites que les gifler, elles vont leur raconter que ce n'est pas risqué. Elles sont bêtes, les fourmis, ici ; c'est normal, vu les hommes qu'elles fréquentent. Hier, il y en a une qui s'est chargée d'un grain de riz que j'avais laissé tomber, et elle se débattait dans la jungle velue de mes mollets pour me le remonter. D'un revers de main, je l'ai écrasée. C'est après que j'ai compris ce qu'elle faisait, alors, pour elle, j'ai regretté. (JJ Le Garrec, Évasions – 74 jours à Jolo, XO éditions, 2000, p. 54).

La fourmi géante de Dino Buzzati

Luis Sepúlveda
"L'infatigable fourmi suspend le déménagement du monde dans sa demeure conique."
(Les Roses d'Atacama, éditions Métalié, 2001, p.12)

Catherine Lim
Auteure très impressionnée par les fourmis comme en témoigne son livre "La maîtresse de jade" (Belfond, 2000)

Roland Dubillard : «Irma, la poire, le pneu et autres récits brefs», Mille et Une Nuits, 96 pp.
Irma, la poire, le pneu et autres récits brefs (ils sont très brefs puisqu'il y en a dix-huit en moins de quatre-vingts pages) datent des années 1946-1951. Le premier est une «fable» intitulée «la Poire, Georges et la fourmi». Cette poire est un de ces objets que Roland Dubillard dotent de qualités dont ils sont considérés d'habitude comme dépourvus. Georges se rend bien compte que des sensations fortes la traversent. Elle est près de pleurer à force d'efforts pour parler. Mais elle n'arrive à dire que «Poire» avant de se ratatiner définitivement. Puis elle tombe du poirier et des fourmis s'accrochent à elle. «Une des fourmis se dresse sur ses pattes de derrière et dit :
'Te voilà bien avancé. Les choses ne sont pas faites pour parler ! Il ne faut pas les obliger à parler ! Si tu demandes à ce mur de te dire quelque chose, il te dira : 'MUR', comme la poire a dit 'POIRE', et il tombera en poussière. (...)'
Et tandis que ses compagnes font disparaître dans leur trou minuscule le cadavre de la poire, la fourmi ajoute, pour l'instruction de Georges :
'Une poire, on la mange.'
Georges regarde la fourmi s'en aller à son tour comme un professeur, deux pattes croisées derrière le dos. Puis il se met à réfléchir, car toutes ces choses l'ont énormément surpris.»

Libération, jeudi 4 juillet 2002

UN AMOUR CLASSIQUE
de YU HUA, 260pp, 129F, éditions Actes Sud, mars 2000, Traduit du chinois par Jacqueline Guyvallet

Mais l’enfant, qui se sentait chargé d’un poids de plus en plus lourd, eut l’impression que ce poids provenait de la chose qu’il avait dans les bras, c’est pourquoi il la lâcha. Il entendit cette chose produire simultanément deux sons en tombant, l’un sourd, l’autre cristallin, puis il n’y eut plus aucun bruit. A présent, il se sentait soulagé. Il regarda les moineaux sautiller de branche en branche. Sous l’effet des secousses, les feuilles s’agitaient comme autant d’éventails. Après être resté ainsi un moment, il commença à avoir soif, aussi retourna-t-il dans la maison.
Il ne trouva pas d’eau tout de suite... il repensa subitement à son cousin. Il se souvint qu’il venait de sortir de la maison en le tenant dans ses bras, mais maintenant il était tout seul. Il trouva cela bizarre, mais n’y réfléchit pas plus longtemps. Il grimpa sur son petit tabouret et tira à lui les deux tasses qu’il trouva un peu lourdes. L’une et l’autre contenaient de l’eau, aussi but-il quelques gorgées dans chacune d’elles. Ensuite il repensa aux moineaux qu’il avait vus un peu plus tôt et ressortit. Mais dehors, il n’y avait plus d’oiseaux dans l’orme, ils s’étaient envolés. Il vit quelque chose de blanc sur le sol cimenté et aperçut aussitôt son cousin. Celui-ci était allongé par terre, sur le dos, bras et jambes écartés. Il alla s’accroupir près de lui et le poussa un peu, mais le bébé ne bougea pas. Puis il vit sur le ciment une petite flaque de sang sous sa tête. Il se baissa pour observer de plus près et s’aperçut que le sang coulait de son crâne et se répandait sur le sol en s’épanouissant tout doucement comme une fleur. Puis il vit des fourmis se précipitant de partout vers la flaque pour ne plus en bouger. Seule, l’une d’entre elles la contourna et grimpa sur les cheveux. Longeant une mèche solidifiée par le sang, elle entra tout droit dans la tête de son cousin par l’endroit qui saignait. C’est seulement alors qu’il se leva, regarda, perplexe, tout autour de lui, puis regagna la maison.
(Libération, 10 septembre 2000)

Mon frère, de JAMAICA KINCAID
Traduit de l'anglais par Jean-Pierre Carasso et Jacqueline Huet, EDITIONS DE L'OLIVIER, 192pp., 100F, janvier 2000.

J'ai entendu mon frère crier son premier cri et p(is on a un peu discuté de ce qu'il fallait faire de son placenta, mais je ne sais pas aujourd'hui ce qu'on a décidé d'en faire en totalité ; je sais seulement qu'un petit morceau en fut séché et épinglé à l'intérieur de ses habits comme talisman pour le protéger des mauvais esprits. Il a été placé dans une chemise que ma mère avait faite, mais parce qu'elle avait deux autres petits enfants, mes autres frères, l'un qui avait presque quatre ans, l'autre presque deux ans, elle n'avait pas pu accorder à sa chemise de coton le luxe d'attentions coutumier, broderies et lavages appropriés du tissu ; les chemises qu'il a portées étaient toutes simples. On l'a enveloppé d'un lange et placé près d'elle et tous deux se sont endormis. Le lendemain même, pendant qu'ils dormaient tous les deux, lui blotti dans la chaleur du corps de sa mère, une armée de fourmis rouges est entrée par la fenêtre et l'a attaqué. Ma mère a entendu son enfant crier et quand elle s'est éveillée, elle l'a trouvé couvert de fourmis rouges. S'il avait été seul, on croit qu'elles l'auraient tué. C'est un incident dont personne n'a jamais parlé à mon frère, un incident que tout le monde dans ma famille a oublié, excepté moi. Un jour pendant sa maladie, alors que ma mère et moi étions debout près de lui à le regarder – il dormait et ne savait donc pas que nous le faisions –, j'ai rappelé à ma mère que les fourmis avaient failli le dévorer et elle m'a regardée, les yeux étrécis par le soupçon, et elle a dit, « La mémoire que tu as ! » – peut-être est-ce ce qui lui déplaît le plus chez moi. Mais je me demandais seulement s'il y avait une signification à ce que de petites choses rouges aient failli le tuer de l'extérieur, peu après sa naissance, et que maintenant de petites choses le tuaient de l'intérieur ; je ne crois pas qu'il y ait une signification, ce n'est que le genre de choses qui viennent naturellement à un esprit comme le mien.
Quand j'étais enfant, à l'endroit même où la maison de mon frère se trouve maintenant, elle cultivait toutes sortes de légumes et d'herbes. Les fourmis rouges qui l'avaient attaqué quand il avait moins d'un jour étaient passées par des okras qu'elle avait plantés trop près de la maison ; des buissons d'okras, les fourmis rouges avaient gagné une fenêtre puis le lit dans lequel il était couché avec ma mère. Après avoir tué toutes les fourmis rouges qui avaient attaqué son enfant, elle était sortie et sous l'emprise d'une grande colère avait arraché les okras, racines et tout, et les avait jetés.
Libération, janvier 2000

Les feux de l'orchidée (Entering Fire), de Rikki Ducornet (Le serpent à plumes, 202p., 109F, 1999)
Livre à la fantaisie débridée qui conte l'histoire de Lamprias de Bergerac qui explora la jungle brésilienne. Evangelista, une des amours de Lamprias finira mangée par les fourmis (Christine Jordis, Le Monde Supplément, 5 mars 1999).

Cadeaux de Noël, de Dominique Noguez (Ed. Zulma, 126 p., 49F, 1998)
On y trouve l'histoire d'une fourmi qui voulait sodomiser un dindon.
Ce petit volume a un sous-titre : "historiettes et maximes entrelardées de collages ou de dessins à feuilleter au moment des fêtes". C'est drôle, incorrect, surréaliste, troussé (pourrait-on dire) avec la malice d'un Pierre Dac qui aurait consacré ses facéties à l'érotisme. (Jean-Luc Douin, Le Monde, 4 décembre 1998).

Les particules élémentaires, de Houellebecq (Flammarion, 1998)
Dans la nuit du vendredi au samedi il dormit mal, et fit un rêve pénible. Il se voyait sous les traits d’un jeune porc aux chairs dodues et glabres. Avec ses compagnons porcins il était entraîné dans un tunnel énorme et obscur, aux parois rouillées, en forme de vortex. Le courant aquatique qui l’entraînait était de faible puissance, parfois il parvenait à reposer ses pattes sur le sol ; puis une vague plus forte arrivait, à nouveau il descendait de quelques mètres. De temps en temps il distinguait les chairs blanchâtres d’un de ses compagnons, brutalement aspiré vers le bas. Ils luttaient dans l’obscurité et dans le silence, uniquement troublé par les brefs crissements de leurs sabots sur les parois métalliques. En perdant de la hauteur, cependant, il distinguait, venue du fond du tunnel, une sourde rumeur de machines. Il prenait progressivement conscience que le tourbillon les entraînait vers des turbines aux hélices énormes et tranchantes.
Plus tard sa tête coupée gisait dans une prairie, surplombée de plusieurs mètres par l’embouchure du vortex. Son crâne avait été séparé en deux dans le sens de la hauteur ; pourtant la partie intacte, posée au milieu des herbes, était encore consciente. Il savait que des fourmis allaient progressivement s’introduire dans la matière cervicale à nu afin d’en dévorer les neurones ; il sombrerait alors dans une inconscience définitive. Pour l’instant, son oeil unique observait l’horizon. La surface herbeuse semblait s’étendre à l’infini. D’immenses roues dentelées tournaient à l’envers sous un ciel de platine. Il se trouvait peut-être à la fin des temps ; du moins, le monde tel qu’il l’avait connu était parvenu à une fin.