Lasius niger - Fourmi noire des jardins

Lasius niger - Petite fourmi noire des jardins (Black garden ant)

                   

Alain Lenoir mis à jour 01-Fév-2021

Lasius niger est une espèce cosmopolite dans les régions paléarctiques, que l'on rencontre aussi bien en milieux boisés qu'ouverts ou urbains. Elle niche dans le sol, sous les pierres ou dans les branches mortes. Les colonies adultes comprennent environ 5 000 individus et jusqu'à 10 000 lorsqu’elles produisent des sexués. Les ouvrières brun-noir sont monomorphes et mesurent 3-4 mm, les reines atteignant 7 à 9 mm (jusqu'à 16mm en pleine période de ponte) et les mâles ne dépassant pas 4,5 mm (Gaspar, 1971). Les ouvrières sont omnivores, elle se nourrissent de miellat et autres substances sucrées, et aussi de petits invertébrés. L'élevage des pucerons les rend parfois nuisibles dans les jardins. Elles peuvent rentrer dans les maisons.

Il y a d'autres espèces de Lasius noires difficiles à distinguer : L. alienus en milieu plus sec, L. grandis et L. cinereus qui remplacent L. niger dans le sud de la France et l'Espagne, L. platythorax qui remplace L. niger en forêt (voir le guide des fourmis de France p. 104-105 et Fourmis de France, Seifert 1991). Appelée aussi Fourmi brune par Bellmann (1999, p. 91)

L'essaimage se produit par jours chauds entre juillet et août, l'accouplement a lieu en vol et chaque femelle peut être fécondée par plusieurs mâles (Forel, 1921; Lenoir 1979 p. 94). La reine fécondée perd ses ailes très rapidement. La fondation est généralement claustrale et très souvent pléométrotique (association de plusieurs reines), mais la nouvelle colonie devient par la suite monogyne (une seule reine) (au plus tard au printemps suivant), car les reines surnuméraires s'entretuent ou sont éliminées par les ouvrières (Lenoir, 1979, p. 99, Fjerdinstad et al 2003 qui trouvent par la génétique quelques colonies oligogynes). Dans les fondations on trouve des ouvrières naines, issues de cocons plus petits que dans les colonies matures (cocons en fondation de 2 à 2,4mm, versus 2,8 - 3,3mm) (Lenoir 1979 p. 98). Voir plus sur les fondations de L. niger.

Lasius niger est une fourmi opportuniste, mais se nourrit principalement de miellat produit par des pucerons qui sont élevés sur des plantes à l'air libre ou dans les galeries du nid. Ces mêmes pucerons peuvent servir de nourriture protéique, mais L. niger consomme le plus souvent divers insectes morts. Par ailleurs, les sécrétions des nectaires extrafloraux de certaines plantes et des graines à élaïosomes peuvent être exploitées.

Division du travail
Les faibles variations de tailles des ouvrières ne semblent pas être à la base de leurs spécialisations comportementales. L'âge apparaît comme le facteur majeur dans le polyéthisme, les ouvrières jeunes étant globalement employées à l'intérieur du nid et les plus âgées aux tâches extérieures. Cependant, l'expérience individuelle est déterminante, le devenir des ouvrières semblant dépendre au moins en partie des tâches et expériences sociales vécues pendant les premiers jours de leur existence adulte (Lenoir, 1979).
Detrain et al (2019) ont étudié la division du travail chez 3 groupes de fourmis qui font des tâches extra-nidales : des scouts qui explorent des aires nouvelles et non marquées, des patrouilleuses non recrutées qui marchent à proximité du nid et des recrutées qui sont des fourageuses temporaires. Ces fourmis ont des réponses différentes à l'odeur coloniale et à suivre une piste. La régulation des tâches à l'extérieur du nid est donc liée à la réactivité des fourmis.
Au laboratoire de Laurent Keller à Lausanne, Danielle Mersch a marqué les fourmis Lasius niger avec un code-barre de couleurs et les a suivies pendant plus de 40 jours (Mersch et al 2013). Ensuite Nathalie Stroeymeyt dans cette même équipe a marqué individuellement les fourmis de 22 colonies avec des tags (4266 fourmis marquées) (Stroemeyt et al 2018). Voir Marquage des fourmis
Quque (et al 2020° ont étudié les trophallaxies sur 62 colonies sans reine de 11 à 120 ouvrières. Les ouvrières sont marquées avec un tag QR code qui pèse 5% de son poids. Les trophallaxies sont liées aux fourageuses qui disséminent la nourriture dans la colonie aux "domestiques" (fourmis internes), elles augmentent s'il y a des larves à nourrir. Il y a des "domestiques" intermédiaires entre les fourageuses et les autres domestiques. Il y a un réseau où les échanges ne se font pas au hasard amis selon le type "hiérarchique" des spécialistes des réseaux. Cela me rappelle le temps de ma thèse où j'ai fait ce genre de manips.. mais sans les technologies modernes et juste avec des analyses de correspondance comme stats...

Le protéome des ouvrières de la reine, des fourageuses et des ouvrières intra-nidales a été étudié. La reproduction de la reine, la résistance aux pesticides pour les fourageuses, la digestion pour les intra-nidales sont caractéristiques de chaque caste. C'est à relier avec l'immunité sociale (Quque et al 2019).

L. niger pratique le recrutement de masse (Lenoir, 1979). La phéromone de piste est produite dans une dilatation de l'intestin postérieur, l'ampoule rectale, et son composant principal est la mélléine 6 (3,4 dihydro-8-hydroxy-3,5,7-trimethylisocoumarine) (Bestmann, 1992). Cette phéromone de piste est déposée de manière discontinue et la durée de vie d’un dépôt de phéromone individuel moyen a été estimée à + 40 minutes (Beckers et al., 1993).

La reine de Lasius niger peut vivre 28,5 ans en laboratoire (Keller 1998). Elle pond environ 25% d’œufs haploïdes (qui vont donner des mâles), mais la reine fondatrice n'en pond que 5% (Aron & Passera 1999).

On commence à s'intéresser aux capacités d'adaptation des espèces à l'environnement urbain. Jérôme Gippet dans sa thèse à Lyon (2016) a comparé les Lasius niger de ville à ceux de zones rurales. Voir . On regarde leur génome. Si l'on compare le génôme de Lasius niger, de Camponotus floridanus et autres espèces séquencées il apparait que celui de L. niger est plus riche en gènes de réparation de l'ADN, en éléments transposables, en gènes de détoxyfication (glutatione-S-transférase et cytochromes de la famille P450, dont le CYP9) parmi d'autres. Cela expliquerait le succès de la fourmi noire des jardins en ville (Konorov et al 2017).

M. Cordonnier travaillé à Orsay sur la compétition entre la fourmi d'Argentine et les autres espèces de fourmis. Les auteurs ont testé Lasius niger et la nouvelle fourmi invasive Lasius neglectus. L. niger est la seule capable d'inhiber le comportement exploratoire et prédateur de l'Argentine. C'est bon signe, cela limitera sans doute la progression de l'Argentine dans le nord où L. niger est très abondante (Cordonnier et al 2020a).

On vient de découvrir que les virus passent entre les abeilles et les fourmis. Les virus de l'abeille ABPV (Acute bee paralysis virus) et DWV (deformed wing virus) passent chez Lasius niger et L. platythorax en Suisse. Les fourmis s'infectent en mangeant les cadavres d'abeilles. Il y a moins d'émergences dans les colonies ; les fourmis sont moins actives et ont des problèmes de locomotion (Schläppi et al 2020).

L. niger est utilisée pour les tests de pollution
- On a montré les effets des phtalates sur ces fourmis.
Voir Phtalates
- Les effets des néonicotinoïdes sur les fourmis. On pensait que les fourmis avaient un système de détoxification très efficace. Chez Lasius niger, le thiométhoxane, à des taux que l'on trouve dans la nature, n'effecte pas la mortalité des reines fondatrices, elles ont une détoxification plus forte que celles des ouvrières, mais la taille de la colonie à 64 semaines est affectée. Cela montre l'existance de dommages irréparables dans les écosystèmes (Schläppi et al 2020; voir arcinfo 2020)

La fourmi noire des jardins (Lasius niger) selon Fred et Jami (C'est pas sorcier - Les fourmis) :

Pour élever des Lasius voir absolument le livre de Raúl Martínez, La fourmi Lasius. Biologie et soins

Les coccinelles à 7 points sont souvent (jusqu'à 5%) parasitées par des guêpes parasitoïdes dinocampe, Dinocampus coccinellidae, qui transforment l'hôte en zombie. Mais la guêpe peut, elle aussi, être parasitée par une autre guêpe, le gélis agile (Gelis agilis, famille Ichneumonidae) qui imite Lasius niger. Le gélis a même poussé la perfection jusqu'à copier la phéromone d'alarme de la fourmi.

La Hulotte :

Voir
- Lenoir, A. (1979). Le comportement alimentaire et la division du travail chez la fourmi Lasius niger. Bulletin Biologique de la France et de la Belgique 113: 79-314. Pdf (attention 20MO)

- Arcinfo (2020) Biodiversité: les fourmis sont aussi victimes des insecticides. arcinfo.ch 1 Juillet 2020.
- Aron, S. and L. Passera (1999). Mode of colony foundation influences the primary sex ratio in ants. Anim.Behav. 57: 325-329.
- Bellmann, H. (1999, réédition 2009). Guide des abeilles, boudons, guêpes et fourmis d'Europe, delachaux et niestlé :
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- Detrain, C., H. Pereira and V. Fourcassié (2019). Differential responses to chemical cues correlate with task performance in ant foragers. Behav Ecol Sociobiol 73. https://doi.org/10.1007/s00265-019-2717-5
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L'affaire de la coccinelle zombie. La Hulotte n° 110 (Deuxième semestre 2020), p. 25-35.
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